En descendant la Butte-aux-Cailles
En me promenant sur la Butte-aux-Cailles, en ce samedi de fin janvier 2023, j’avais l’impression d’être retournée à l’époque d’avant la pandémie. Les habitants du quartier flânaient dans la rue, faisaient des achats dans la librairie récemment ouverte, ou revenaient, chargés de sacs, du centre commercial non loin de là. À l’intérieur des cafés, les clients s’agglutinaient ; un peu de buée sur les vitres, des tables de quatre où se serraient cinq convives, des tasses autour desquelles on posait ses mains pour les réchauffer, des sourires et une faible rumeur qui parvenait jusque dans la rue. À quelques terrasses, des fumeurs s’étaient installés, malgré la fraicheur de l’air. Je capturais au passage des morceaux de phrases : « Mais bon ! », « Et j’ai dit… », « Pourquoi ? ». Les personnes qui portaient encore un masque étaient si rares qu’elles passaient inaperçues.
J’avais du mal à me souvenir comment j’occupais mes samedis quand les restaurants, les cinémas et les théâtres étaient fermés, lorsqu’on n’avait pas le droit de sortir de chez soi, ou seulement à un kilomètre ou à 10 kilomètres ou lorsqu’il y avait un couvre-feu à 18h, à 20h ou à 21h. Différentes périodes s’étaient succédé, que j’avais du mal à remettre dans l’ordre. Toutes semblaient appartenir à un temps de science-fiction, à un futur maintenant révolu. Peu de choses distinguaient ce mois de janvier de tous ceux qui avaient précédé les deux dernières années. De nouveau, comme très régulièrement, des grèves et des manifestations se préparaient, scandant la vie du pays. Le temps se figeait dans un présent sans cesse recommencé.
En redescendant la Butte-aux-Cailles, ce samedi-là en fin d’après-midi, je levais les yeux vers le ciel de Paris encore clair dans ces journées qui rallongeaient, signe du printemps qui approchait. J’eus alors une vision très nette : le sommet d’un des immeubles d’habitation détruit, comme après un bombardement. Après quelques pas, je levai de nouveau la tête ; l’immeuble était intact.
Le futur avait fait une incursion dans le présent.