Les Roches
J’ai toujours passé l’été aux Roches. Nous y avons fêté mes quatre-vingt-dix ans fin juillet. Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère nous y accueillait. Papa en a hérité et l’a conservée pour les vacances. Après son décès en soixante-quinze, nous avons décidé de la garder avec mon frère et ma sœur et avons continué à y venir en famille. Les enfants et leurs cousins s’y retrouvaient chaque été et aimaient s’amuser dans la baie de Jumel ou sur la plage de Port Lin.
Il a fait extrêmement chaud cet été à Paris. Heureusement qu’ici les températures sont plus clémentes, même si je n’avais jamais vu la pelouse aussi jaune et râpée. Je plains les générations futures. Que vont devenir les petits-enfants ? Ils atteindront tous bientôt la trentaine mais tardent à se décider à avoir eux-mêmes des enfants. Moi qui pensais être arrière-grand-mère !
Je me sens un peu fatiguée. Je m’installe sur la terrasse dans le grand fauteuil en osier qui appartenait à ma grand-mère. Je devrais plutôt dire que je me suis laissée tomber, mes jambes ont de plus en plus de mal à me tenir. Je suis un peu lasse, même si ce n’est pas mon habitude. Que j’aime cet endroit ! Le soleil est en train de se coucher, quel ravissement ces couleurs sur l’eau, je ne m’en lasserai jamais !
Mon fils Philippe et son cousin Thierry discutent dans le jardin. Ils regardent la maison. Je me doute de ce qu’ils doivent se dire ; entretenir la toiture, refaire les fenêtres. Avec le changement climatique et la proximité de l’eau, on risque des inondations en hiver. Tout cela représente beaucoup de frais. Ils aimeraient qu’on vende. Mon frère n’est plus de ce monde, c’est Thierry et ses sœurs qui ont ses parts. Ils ne veulent pas s’encombrer de cette charge, et ma sœur se rangera à l’avis du plus grand nombre, c’est certain. Mes enfants aiment cet endroit bien sûr, mais est-ce vraiment raisonnable, tout ce travail et ces frais, pour n’y passer que quelques semaines par an ? Les petits-enfants viennent de moins en moins ; comme tous leurs amis, ils aiment voyager au bout du monde. A côté de ça, ils se targuent de vouloir protéger la planète ! L’une de mes petites-filles a presque reproché à ses parents de l’avoir toujours amenée en vacances ici alors que certains de ses amis, dont les parents n’avaient pas de résidence secondaire, ont, eux, visité toutes les régions de France. Quel toupet quand même ! Quand on a la chance d’avoir une maison dans cet endroit merveilleux !
Cet été, je ne suis pas montée à l’étage. Les escaliers sont devenus trop éprouvants pour mes jambes. Je ne déambule qu’au rez-de-chaussée entre ma chambre et le grand salon-salle à manger qui donne sur la terrasse. C’est curieux, l’agencement des pièces de l’étage semble s’effacer dans ma mémoire. Quand on monte, je vois bien le grand couloir mais impossible de me figurer quelle est la première pièce à droite. Je n’ai pas osé demander à mon fils, il croirait que je deviens sénile. C’est comme si la maison rétrécissait. L’an dernier, je montais encore. J’ai passé tellement de temps dans la chambre bleue à trier les photos rangées dans la commode. Je n’aurais pas pensé que c’était la dernière fois que j’y allais.
Adolescente, j’allais même jusqu’au grenier. Nous en avons passé des heures entre cousins à y exhumer des trésors et y faire des parties de cache-cache ! Combien d’années cela fait-il que je ne suis pas allée là-haut ? C’est curieux, c’est comme si peu à peu, la maison perdait progressivement chacun de ses étages. Impossible de me rappeler ma dernière expédition au grenier. On se souvient bien des premières fois mais, la plupart du temps, les dernières fois se délitent peu à peu, sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on en prenne conscience et quand on recherche bien après dans sa mémoire, c’est trop tard, on ne les retrouve pas.
L’océan étale a pris des teintes bleu pâle, presque argentées, le ciel bleu s’est orné de quelques fins nuages roses et les rochers se découpent noirs sur la lumière du soir. À l’horizon, la clarté orangée du couchant. Je suis bien dans ce fauteuil avec son dossier haut qui m’aide à me maintenir ; j’ai perdu quelques centimètres avec l’âge. J’ai l’impression que cette terrasse avec ce fauteuil est le dernier endroit où je me sente bien dans cette maison.
Il existe une photo de moi bébé, exactement au même endroit. Je tiens l’un des accoudoirs, je suis beaucoup trop petite pour atteindre les deux en même temps. Combien de fois me suis-je assise dans ce fauteuil ? Certainement des centaines, peut-être même des milliers de fois. C’est le genre de choses auxquelles on ne prête pas attention. Que de souvenirs liés à ce fauteuil ! Ma grand-mère, bien sûr, puis ma mère avec moi, enfant, sur ses genoux, moi jeune femme dans cette jupe blanche évasée telle qu’on les faisait dans les années 50, jouant de la mandoline que mon oncle avait rapportée d’un voyage en Italie. Mes enfants adoraient aussi s’asseoir tous les trois sur le fauteuil, l’aîné au milieu tenait un livre illustré et le lisait aux deux plus jeunes. Ils finissaient souvent par se chamailler, l’un voulant s’attarder sur une illustration, l’autre souhaitant que l’histoire avance plus vite. Ai-je trop de souvenirs dans ce fauteuil ? J’ai l’impression qu’il n’y a plus de place pour aucun autre.
Les deux cousins discutent encore. Nous repartons demain pour Paris, le médecin m’a prescrit des examens médicaux qu’il ne faut pas que je tarde à faire. C’est la première fois que je quitte Les Roches si tôt dans l’été.
Je vais aller me coucher, nous partons tôt demain matin. Le coussin beige du fauteuil est un peu enfoncé, je n’ai pas la force de le retaper. C’était peut-être la dernière fois que je m’asseyais là.