Nouveau siècle
Les cheminées libèrent leur fumée blanche dans le ciel bleu de janvier. Un avion et un pigeon passent au-dessus des immeubles d’en face. Dans la rue, là-bas, le bruit du moteur d’une voiture, puis d’une moto. L’auvent de la devanture de la Boutique Gourmande flotte légèrement dans le vent. Une pie, un peu hautaine, se promène sur le toit de la maison face à ma fenêtre. Tout est encore calme.
Le siècle aura bientôt achevé le quart de sa durée. Cela lui aura suffi pour offrir à chacun la prouesse de détenir, dans sa poche, presque toute la beauté, toutes les connaissances, toute la bêtise et toute la haine du monde et de générer de nouveaux textes, de nouvelles œuvres, en compilant, agglomérant, juxtaposant presque instantanément, toute cette haine, toute cette bêtise, toutes ces connaissances et toute cette beauté.
Nous entrons dans le cœur du XXIe siècle, alors qu’il semble avoir commencé depuis si peu de temps. Comme toutes les personnes nées au XXe siècle, j’ai calculé, dès que j’ai su compter, l’âge que j’aurai en l’an 2000 : douze ans. En l’an 2000, j’aurai douze ans. En l’an 2000, j’avais douze ans. L’an 2000 est passé depuis bien longtemps mais il a pourtant toujours cette étrange apparence du futur.
Pendant les vacances de Noël, j’ai retrouvé Aurélie pour un apéritif au Rostand, en face du jardin du Luxembourg. Nous aimons toutes les deux ce café au décor Art Nouveau et aux serveurs attentifs. Au moment de payer, Aurélie demande au serveur de quand date ce lieu. Il lui répond : « Du début du siècle ! ». On est soudain projeté à la fin du XXe siècle, lorsque cette expression était à propos pour parler des années 1920. Ou même au tout début des années 2000 lorsque cette expression « début du siècle » pour parler du XXe siècle était encore acceptable. Au Rostand, ce serveur résiste au cours de l’histoire, à tout ce que notre XXIe siècle recèle de dangers.
Je pars rejoindre Pierre à Vincennes pour déjeuner dans une crêperie du centre-ville. A quelques stations de métro de chez moi, j’ai l’impression d’arriver en province. Vincennes ; son bois, son château, ses rues piétonnes et ses boutiques bien tenues ; une bonne façon de terminer les vacances de Noël. Nous trinquons d’une bolée de cidre brut à la nouvelle année.
Pierre a démissionné de son poste à l’Institut Larolle pour suivre des études de médecine. Il a passé avec succès le concours d’internat. Notre conversation bifurque sur l’intelligence artificielle. Pierre s’en sert de temps en temps pour son travail et détecte parfois des erreurs. Je lui rétorque que c’est normal, l’intelligence artificielle est un mauvais élève doublé d’un beau parleur. Elle dit ce que l’on veut entendre et invente une réponse lorsqu’elle ne la connaît pas. Elle ne peut citer ses sources car il n’y a pas de source. Elle ne donne pas la réponse la plus juste mais la plus probable, nous proposant l’erreur ou le lieu commun le plus attendu. La véritable intelligence et l’invention géniale sont rarement les réponses les plus probables à une question. À table, sur son téléphone, Pierre s’amuse à lui demander quel est le meilleur de mes poèmes. Comme personne ne parle de mes poèmes sur internet, la réponse est un lieu commun autour des goûts : qu’est-ce que le meilleur ? Puis, le logiciel invente un poème sur les couchers de soleil et les oiseaux, que je n’ai bien sûr jamais écrit. Ce texte restera dans la mémoire de l’intelligence artificielle, m’inventant une vie parallèle.
Les enfants qui naîtront à partir de cette année appartiendront, selon les sociologues, à une nouvelle génération, la génération bêta, celle qui grandira avec l’intelligence artificielle générative. Cette génération saura-t-elle trouver les sources ? Saura-t-elle distinguer le vrai du faux, la réalité de l’imagination ?
Pour le dessert, Pierre choisit une crêpe miel-citron et moi, comme toujours, je prends une crêpe au chocolat. J’ai parfois l’impression d’être un personnage inventé par quelqu’un qui manquerait d’imagination. Je prends toujours une crêpe au chocolat lorsque je mange dans une crêperie. Il me semble impossible de faire un autre choix, comme si celui-ci m’était dicté. Comme si « Lise aime le chocolat » faisait partie des spécifications listées par celui ou celle qui m’a inventée et qui, par paresse, limiterait le choix de mes desserts.
Je fais part de mes réflexions à Pierre, qui éclate de rire : « Ça se trouve, c’est même une IA qui t’a inventée ! » Je lui souris. Nous terminons le déjeuner par un café, puis Pierre me raccompagne jusqu’au métro.
Dans la ligne 1, certains passagers, debout, se tiennent à la barre ou sont adossés contre les strapontins, d’autres sont assis. La plupart ont les cervicales cassées vers leur petit écran, et beaucoup, les oreilles bouchées par des écouteurs. Une seule personne lit un livre. Portée par la conversation que j’ai eue avec Pierre, j’imagine que ces personnages n’ont aucune existence en dehors des moments où elles m’accompagnent dans ce trajet, qu’elles sont la création éphémère d’une intelligence artificielle pour me donner, dans ma vie de fiction, une compagnie durant mon trajet. Avant et après, elles n’existent pas.
Deux femmes septuagénaires, face à moi, discutent de randonnée. Elles semblent se connaître depuis des années. La peau du visage de l’une est rougie et abîmée comme si elle avait souffert d’un manque de crème hydratante et de protection solaire. L’autre a le teint terne et les yeux cernés, comme vieillis par des années de vie. Que c’est bien fait !
En rentrant chez moi, je reprends la lecture d’un magazine de philosophie qui analyse la pensée du milliardaire fou et despotique Nemo Sluk. Il a exprimé cette même croyance, celle que nous ne serions que des créations d’une intelligence supérieure qui s’amuserait à nous observer. Comme rien n’est vrai, tout est permis. Le fait que cet individu exprime ces idées me conforte dans le fait que je divague. Mais, dans le même temps, cette coïncidence me trouble. On est samedi après-midi. Déjà le ciel s’assombrit et prend une teinte bleu roi par-dessus les toits. La nuit, qui arrive encore tôt en ce début janvier, m’empêche de clarifier mes idées. Je sens une douleur dans le haut du dos, mon trapèze gauche me lance de plus en plus au fur et à mesure que le ciel s’assombrit. Je relis l’article. Ce soir-là, j’ai du mal à trouver le sommeil.
Quelque temps plus tard, après la reprise du travail, comme tous les soirs, je marche le long de la rue de Tolbiac pour rentrer chez moi. Combien de fois ai-je parcouru ce trajet ? Bien sûr, il faut retrancher les congés, les week-ends, les jours où je suis allée travailler sur un autre site, ceux où j’ai télétravaillé, ceux où j’ai pris le bus au lieu de marcher. Un rapide calcul m’amène à plusieurs milliers. Cela me semble vertigineux. Lors de tous ces trajets, pas une seule fois je ne suis entrée dans l’église dont le porche est pourtant souvent ouvert, et pas une seule fois je ne me suis arrêtée à ce café dont je trouve la terrasse si accueillante. Comme si ces lieux n’étaient que des décors dans lesquels il me serait impossible d’entrer. Comme si quelque chose m’empêchait d’avoir le libre arbitre de prendre quelques minutes pour visiter cette église, pourtant si proche de chez moi. Moi qui visite systématiquement celles de mes lieux de villégiature. Pour le dîner, je me force à manger de la soupe de potimarron préparée la veille, que j’apprécie pourtant d’habitude mais qui ce soir, semble devoir forcer le passage dans ma gorge serrée.
Quelques semaines plus tard, un groupe de collègues d’un autre site viennent visiter mon laboratoire à l’Institut Larolle. Je ne connais la plupart d’entre eux que par des réunions en visioconférence. C’est la première fois que nous nous rencontrons « en vrai ». Nous commençons la journée par un café. Des discussions s’engagent, par petits groupes, avant que tout le monde se mette au travail. L’un d’eux me demande si j’étais dans un train Lyon-Paris de la compagnie Trenitalia au début du mois. Euh, non… Je suis allée voir de la famille à Lyon autour du Nouvel An et j’ai en effet pris un train, mais c’était un TGV de la SNCF et non de la compagnie italienne. Il semble chercher la date… Celle que je lui annonce ne coïncide pas avec son souvenir. Il m’observe, incrédule. Il semble persuadé de m’avoir vue et pense sans doute que c’est ma mémoire qui fait défaut ou pire, que je lui cache quelque chose. Je sais pourtant très bien avec quelle compagnie et quel jour j’ai voyagé. Jusqu’à la fin de la matinée, à chaque fois que je m’adresserai à ce collègue, je sentirai une gêne, comme s’il était sûr que je lui ai menti, tout en ne comprenant pas bien pourquoi.
Me revient alors ce déjeuner avec Pierre au début du mois, et à sa boutade qui m’avait fait sourire. Si je suis un personnage de fiction, pourquoi cet autre moi surgi d’une l’intelligence artificielle n’aurait-il pas lui aussi pris chair dans cette fiction ? Ce double aurait voyagé, à quelques jours d’intervalle sur le même trajet, mais dans un autre train. Comme une autre version de ma vie, le choix de rentrer un jour plutôt qu’un autre, de choisir tel horaire plutôt qu’un autre. Cela arrive tout le temps. Mon collègue n’a pas rencontré quelqu’un qui me ressemble, il a rencontré une autre version de moi.
Le soir, en rentrant du métro en bus jusque chez moi, j’observe les gens dans la rue. Un homme âgé semble être en train d’attendre quelqu’un. Il est grand, porte une chéchia et une longue barbe blanche. La couleur de son teint et la forme de son visage sont exactement les mêmes que celles de mon grand-père. Ses yeux noirs semblent juste un peu plus durs. Avec une barbe plus courte et sans couvre-chef, je suis sûre que c’est un sosie parfait de mon grand-père décédé il y a quelques mois. Est-ce lui dans une autre vie ? Lui qui aurait une autre religion ? Lui qui aurait vécu un peu plus longtemps ? Si j’ai un double, pourquoi pas mon grand-père ? Je sens ma gorge se serrer et les larmes me monter aux yeux. C’est peut-être le grand-père de mon double du train italien.
Peut-il y avoir une vie parallèle dans laquelle il se passe autre chose que dans cette vie ? Les vies parallèles peuvent-elles se télescoper ? Au lieu de se passer dans un autre univers totalement étanche au nôtre, la vie parallèle, par erreur, se déroulerait dans le même univers, sur la même planète, dans le même pays. Comme deux films aux scénarios légèrement distincts qui seraient projetés sur le même écran au lieu de l’être dans deux salles de cinéma différentes.
Environ un mois après, alors que j’ai oublié ces évènements étranges, je lis un article d’un journal de vulgarisation scientifique qui explique que l’accélération de la croissance de l’univers avait diminué. J’imagine alors que notre univers ralentit sa croissance car il est en train de rentrer en collision avec un autre univers, un univers parallèle, qui provoque ainsi une superposition partielle de plusieurs univers.
Puis les beaux jours reviennent et mes élucubrations s’estompent. Depuis avril, on se croirait en été dans les rues de Paris. Un samedi, je vais au musée Jacquemart-André avec Antoine. Nous marchons à travers Paris. Après avoir traversé la Seine depuis la rive droite en face de l’Assemblée nationale, nous suivons le boulevard Saint-Germain. Nous cherchons une terrasse tranquille pour prendre un deuxième café. Au fond d’une rue perpendiculaire au boulevard, les frondaisons d’arbres ébouriffés par le printemps surgissent par-dessus de hauts murs de pierres. Attirée dans ce quartier minéral par cette soudaine verdure, je propose à Antoine de bifurquer. Nous longeons les hauts murs du jardin de l’Assemblée nationale et nous nous retrouvons place du Palais Bourbon, que je découvre pour la première fois. J’ai l’impression de me retrouver dans l’un de ces rêves où une ville bien connue et des rues maintes fois arpentées débouchent sur une nouvelle ruelle, une place nouvelle ou même un champ de blé en pleine ville. Une terrasse installée sous des arbres, à l’abri des bruits de la circulation, nous invite à nous y installer.
La serveuse qui vient prendre notre commande me regarde et sourit : « On s’est vues tout à l’heure, non ? » Elle est persuadée que j’étais là, sur cette terrasse même, quelques heures ou quelques dizaines de minutes auparavant. Au lieu d’en sourire et de s’excuser, elle change tout à fait de physionomie quand je lui dis qu’elle doit faire erreur, comme si je la trompais, sans qu’elle sache pour quelle raison. Lorsque la serveuse revient avec nos cafés, puis pour nous encaisser, elle ne prononce plus un mot, comme certaines personnes évitent de parler aux fous de crainte d’être contaminés. Je repense à la remarque de mon collègue au début de l’année. Il m’est arrivé par le passé qu’on me dise qu’on avait croisé mon sosie, ou que je ressemblais à telle ou telle personne connue. Mais c’est la première fois, en l’espace de quelques mois, que des personnes sont persuadées de m’avoir déjà vue dans un endroit, à quelques jours ou quelques heures d’intervalle.
Le vendredi soir suivant, je me promène sur la Butte-aux-Cailles et dois prendre la ligne 6 du métro pour rejoindre Pierre à Vincennes. La station la plus proche est Corvisart. Mais lorsque je débouche sur le boulevard Blanqui, je ne vois pas la station aérienne. Je la cherche du regard le long des rails qui surplombent le boulevard. La courbure de la route m’empêche sans doute de l’apercevoir. Je me dirige donc vers la station Glacière. Dans la rame, les voyageurs semblent fatigués mais néanmoins détendus en ce vendredi soir. Mon regard se porte sur la frise au-dessus des portes, qui indique les stations de la ligne. Saint-Jacques, Glacière… Place d’Italie. Il n’y a pas de station Corvisart. Seul le trait, un peu plus long entre Glacière et Place d’Italie semble signifier que, dans un monde parallèle, il y a une station supplémentaire. Tout le monde a l’air normal, c’est-à-dire les cervicales tendues vers un petit écran. Pourtant, je suis tombée dans un autre monde. Un monde presque identique, à un détail près : il n’y a pas de station Corvisart.